Une famille dans la guerre

 

 1914             MARIUS

 

 

 

Mobilisation générale. La guerre est déclarée ! Le jeune Marius Jeannet ferme violemment son petit journal et le jette sur la table de la cuisine. Quelle horreur cette guerre qui se prépare !si Jaurès était encore vivant, il aurait peut-être pu l’empêcher. A 18 ans, il n’est pas encore assez âgé pour être mobilisé, mais son frère, Etienne 22 ans s’est fait enrôlé dans l’armée comme tout les autres hommes de la petite ville.

L’épisode a été dur, très dur pour cette petite ville de banlieue. Certains ont essayé de se cacher, la prise de l’Alsace-Lorraine par les allemands, qu’on disait plus faible que l’armée française à l’époque, est encore bien présente dans les esprits.  Mais les fuyards  ont été dénoncés par leurs voisins ou meme parfois par leurs propres femmes honteuses d’un tel comportement.

Beaucoup d’autres, tel son frère étaient prèts à défendre leur patrie.

 

.-Là bas, ce sont des petits enfants de  Lorraine que je vais sauver, a t-il dit  à leur petite sœur Marie, qui, en larme ne voulait pas lâcher Etienne.

 

En combattant contre l’empire allemand, ce sont les droits de l’homme que nous défendons clamaient les affiches dans les rues.

La guerre sera courte affirment les journaux tel ce crétin d’article du petit journal, et en effet les hommes font déjà des projets pour leur retour. Marius lui n’est pas aussi convaincu. Cette guerre ne présage rien de bon. Il n’est pas dupe, d’autant plus qu’il travail comme journaliste pour « l’homme libre » devenu « l’homme enchaîné » depuis que les ciseaux d’Anastasie ont commencé leur travail. Il sait bien que la censure est présente dans les journaux, et que la guerre va empirer les choses. Il entend des pas lourds à l’étage au dessus. Son père est réveillé. Agé de 45 ans il n’a pas été réquisitionné. Heureusement pour la famille d’ailleurs…  Marius aurait bien envi de rester un peu plus longtemps dans la chaleur de sa maison mais la présence paternel l’en dissuade. Il n’a pas envi de se plonger avec lui dans une de ces éternelles disputes.  Le jeune homme avale son café, rajuste sa chemise, tire une dernière bouffée de sa cigarette avant de déposer le mégot dans le cendrier puis il attrape son cartable et sort en direction de la maison d’édition.

 

1915               LOUISE

 

(femmes dans une usine d'armement 1917)

 

Un délicat fumet monte aux narines de Louise Jeannet. Un sourire se dessine sur les lèvres de la ménagère,  elle peut enfin offrir à son mari un repas décent . Même si aujourd’hui il n’y a que des pommes de terre, c’est le premier jour depuis longtemps où la quantité est suffisante pour toute la famille. Louise a eu  un peu honte quand elle passée devant les affiches de l'épicerie. Elle devrait pourtant économiser pour les soldats. Son pauvre fils qui est là bas depuis un an bientôt … Louise est morte d’inquiétude comme toute mère le serait avec son enfant d’ailleurs. Les nouvelles qu’elle reçoit sont tellement vides…Il n’y a rien dans les lettres d’Etienne…Rien qui puisse lui décrire sont état…Une larme s’écrase sur la joue de  Louise qu’elle s’empresse d’essuyer. Elle doit être courageuse. Les journées à l’usine Schneider ne sont pas faciles c’est vrai, mais c’est bien le cadet des soucis de la munitionnette. Entre les disputes incessantes de son mari et Marius,  et Etienne parti à la guerre. Louise n’arrête pas. Et Marius…quel forte tete cet enfant ! Il déclame haut et fort que le gouvernement les manipule ! Qu’ils ne se rendent compte de rien ! Tout  ça sans penser à sa famille. Et que dira-t-on quand on saura que le fils Jeannet est une « saloperie de pacifiste » ? Avoir des idées comme ça est tellement mal vu. Marius risque son travail, plus peut-être ! Egoïsme de la jeunesse… Il est maintenant journaliste sur le front…Il déclare que les conditions de vie y sont affreuses. Comment peut-il dire ça à elle qui s’inquiète tellement pour Etienne ! Et André qui se renferme sur lui-même ! Elle n’ose plus lui adresser la parole mais il est devenu tellement soucieux…. Elle sait que le métier de censeur  est difficile moralement. Qui sait ce qu’André découvre dans les lettres des soldats ? Il reste muet sur son travail…

Absorbée dans ses pensées la mère Louise n’a pas entendu Marie arriver. Elle sursaute quand la petite fille lui déclare d’une voix surexcitée.

-Maman, maman y a une lettre d’Etienne !

La mère lâche sa pomme de terre, baisse le fourneau et rejoint sa fille qui déchire l’enveloppe couverte de cachets de censeurs.

Les lettres d’Etienne sont rares et souvent caviardées, en effet quand Louise déplie le papier parcheminé, un quart de la lettre a été rayé par les censeurs. Les yeux de Louise suivent l’écriture serré de son fils. Etienne va bien …il donne très peu d’informations sur sa vie comme d’habitude, juste de quoi la rassurer. Elle lit la lettre à Marie, la fillette hoche la  tete puis va s’asseoir sur une chaise pour déchiffrer  « Linette et son poilu », un magazine que son père lui a offert à 0.50 Fr à la librairie du coin.

 

1916               ANDRE

 

 

André jeannet barra méthodiquement les détails macabres de la lettre qu’il tenait dans les mains, il avait l’habitude. Première règle, ne pas entamer le moral des civils ou des soldats,une tache de plus en plus difficile avec la bataille de Verdun…Un véritable carnage… Ne laisser passer aucun chiffre indiquant le nombre de morts, aucune indication concernant une défaite. Le gouvernement se chargeait de donner les informations…fausses pour la plupart ou amplement exagérées. Un deuxième point important aussi, barrer toutes mentions faites d’une opération militaire .Il y a des espions partout…Les écrivains leur donnent aussi du fil à retordre. Henri Barbusse par exemple avec son journal d’une escouade a semé le trouble dans l’esprit de la population… Les ciseaux d’Anastasie faisaient aussi bien leur travail dans les journaux. Si la plupart des revues de presse acceptaient  de collaborer avec le gouvernement d’autres protestaient contre la censure. « L’homme enchaîné » par exemple était l’un des plus censuré, de véritable bande blanches apparaissaient là ou auraient du se trouver des articles.

 Le père Jeannet n’était pas fier de ce procédé, un procédé honteux dans un pays sensé etre une démocratie. Pourtant dans la dissimulation était la seule solution de gagner cette guerre. Mentir aux populations n’était pas un mal quand il s’agissait de reconquérir son propre territoire. C’est ce qu’il avait essayé d’expliquer, d’abord calmement à son entêté de fils !  Socialiste jusqu’au bout des doigts, Marius ne faisait pourtant pas partie de ceux qui avaient rallié l’Union sacré. Il continuait inlassablement à créer ses articles pacifiques dans son canard (enchaîné)  qui étaient immédiatement censurés ! Jeunesse utopique ! Maintenant que la France s’était enlisée dans cette guerre, impossible d’en ressortir ! D’autant plus que c’étaient les "boches" qui avaient déclaré la guerre, la France ne faisait que se défendre !

André se demande ce que va faire Marius quand il se fera  enrôlé dans quelques mois. Il a peur pour son fils, insolent comme il est, il serait vite envoyé en première ligne. L’homme jette un œil sur sa montre à gousset, c’est l’heure de la pause…Le père pose son regard vide sur une affiche qui clame « fumeurs de l’arrière, économisez votre tabac pour que nos soldats n’en manquent pas!" Et tire une bouffée de sa cigarette

 

 

1917                     MARIE 

 

 

Marie relit sa copie un grand sourire au lèvre. Elle a eu neuf sur dix à une rédaction sur les crimes des allemands en France. Le maître a même lu sa copie devant toute sa classe ! C'est vrai qu'elle a bien suivi toutes les explications à l'exposition "Crimes Allemands " qu'ils sont allés voir cette semaine. Maintenant qu'elle a deux frères au front, elle compte etre une bonne élève et connaitre tout sur l'adversaire diabolique..." Après la leçon difficile sur le passé simple le maitre demande à chacune des petites de ranger leurs affaires et commence à leur raconter l’histoire de Jean Corentin Carré.

 Une histoire que lui a déjà racontée son père quelques jours auparavant. Ce jeune garçon de 15 ans s’est fait incorporé à l’armée française en 1915 sous une fausse identité, un héros de la guerre en quelque sorte, et c’est ce 29 décembre dernier qu’il s’est décidé à révélé son véritable âge. Un héros a répété le professeur avant que la sonnerie résonne et qu’elle et ses camarades se soient engouffrés dans la cour de récréation.

-A quoi on joue ? demande une de ses amie

-A "Verdun prend Garde"  répond une autre

"Verdun prend garde" est un jeu populaire chez les filles comme chez les garçons, c’est une chanson mimée  avec une ronde qui représente l’armée ennemie,  une autre les soldats. Le jeu commence, les voix des fillettes montent en chœur dans la cour.

L'armée ennemie

Verdun, prends garde (bis)

Aux soldats du Kronprinz.

Verdun.

On ne bombarde que la ville de Reims!

L'armée ennemie.

Toujours nombreuse (bis)

Son armée est debout.

Verdun.

Au bord d'la Meuse

On luttera jusqu'au bout!

L'armée ennemie (2)

Il t'environne, (bis)

Le puissant ennemi.

Verdun.

La chanson est interrompue par une arrivée surprenante. C’est le père de Marie qui franchit le portail de l’école .Que fait-t-il ici à cette heure là ? Il parle avec le maître qui hoche gravement la tête, puis il prend Marie par la main et l’emmène jusqu’à la maison. Pendant le trajet la petite n’ose rien dire, la figure soucieuse de son père ne pousse pas au questionnement. Avant d’entrer dans leur petit appartement André s’arrête  brusquement et dévisage sa fille pour finir par prendre la parole:

-Es tu une petite fille courageuse Marie ?

L’enfant hoche la tête se demandant ou son père veut en venir.

-Marius est mort…Tombé noblement au front …le maire nous a apporté la lettre ce matin

 

 

1918             ETIENNE

 

Etienne est revenu…

Il se demande par quel miracle il est encore en vie. Comment a-t-il pu tenir 4 ans dans cet enfer ? Les horreurs qu’il a vues sont indescriptibles. 4 ans à ramper dans la glaise, à vivre avec les rats  dans la boue, près des cadavres de ses camarades. Combien de fois a-t-il attendu, attente anxieuse, traumatisante, le signal de l’envoi, complètement ivre...Les cris…le bruit des obus qui éclatent. L’homme a été relégué au rang de machine …Chair à canon

Et il est revenu…pourquoi lui ? Avec son uniforme bleu horizon tout crotté, sa barbe mal rasé-pas étonnant qu’on les appelle les poilus-de l’horreur plein les oreilles et les yeux.

Et là bas rien n’a changé…

Ils mènent leur petite vie de citadins, lui jetant des fleurs certes mais ignorant tout de ce qui lui est arrivé. Ils veulent oublier…Oublier ce qui s’est passé, oublier l’abomination des tranchées, de  la guerre…

Il y a des plaies qui ne peuvent pas cicatriser.

Des souvenirs lui reviennent

Cette amitié de courte durée avec les soldats prussiens de première ligne, quelques cigarettes échangées, quelques paroles aussi…Amitié brève…Le lendemain ils avaient du continuer…Continuer à tuer…comme des bêtes...

Cette épisode avait été oublié…la censure avait bien fait son travail

Il y avait eut un moment d’espoir avec l’arrivée inespérée de son frère dans son détachement. Son frère, si doux rêveur confronté à la brutalité de la guerre…Un moment d’espoir transformé vite en calvaire…Marius avait été accusé d’abandonner son poste…Fusillé pour l’exemple…Fusillé…et non mort au combat comme le croyait ses parents, si fiers de se fils tombé pour l’honneur.

 

Il ne leur dira pas

Un fardeau à porter seul.

 

Etienne voit Marie et ses amies jouer à la marelle…

Qu’elles jouent…

Lui n’en ai plus capable

Il n’est plus un homme

Il n’est plus rien…

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